mai 30, 2020 Par sexe2 0

Parce que les livres audio peuvent être essentiels

Mon dernier roman il est dédié à mon amie d’enfance Anne-Sarah Kertudo qui a progressivement perdu son ouïe puis sa vue. Nous nous sommes rencontrés au collège. Depuis longtemps, nous n’avons pas parlé; nous avons approché le début des années 90, quand nous avons réalisé que nous avions grandi dans la honte (je ne croyais pas à mon homosexualité; je ne supportais pas d’être étiquetée « handicapée »). A vingt ans, nous avions notre première Gay Pride main dans la main: il portait des prothèses auditives pour la première fois. Ce jour-là, j’ai réalisé qu’être fier ne signifiait pas se sentir supérieur mais pas avoir honte.

Près de trente ans plus tard, Anne-Sarah est la directrice de l’association Droit Pluriel, qui lutte pour une justice accessible à tous. Mère de deux enfants, elle crée son premier séjour légal en langue des signes, réalise un documentaire sur les parents aveugles, obligeant Le Petit Robert à annuler le mot « infériorité » dans la définition du mot « handicap ».

10 bons livres pour construire le (s) pont (s)

Anne-Sarah n’a pas appris à lire et à écrire en braille, ce qui est relativement courant pour les personnes devenues aveugles à l’âge adulte. Il lit exclusivement avec ses oreilles:«En gros, je suis un grand lecteur. J’aime lire des livres dont on me prévient ou dont j’entends parler à la radio. Quand j’ai commencé à perdre la vue il y a dix ans, il y avait des livres sur CD; ils étaient presque exclusivement classiques. Il y avait un tout petit département dans la bibliothèque où je suis allé; ils devaient se baisser car ils étaient entreposés près du sol: ils n’étaient pas du tout appréciés. Puis j’ai commencé à lire avec mon téléphone portable, sur Ebook: c’est plus agréable et il y a plus de choix, mais c’est quand même limité. Il y a beaucoup de romans dont j’ai entendu parler à la radio qui ne sont pas disponibles, parfois même par des auteurs célèbres: c’est ennuyeux. Certains titres sortent en audio un an après leur publication sur papier! Parfois, seuls quelques livres d’un auteur sont disponibles, ce qui rend impossible la lecture de l’intégralité de son œuvre. La lecture de l’audio est une expérience radicalement différente de la lecture de la carte. Je les aime tous les deux … j’ai bien aimé, car maintenant je n’ai plus le choix. C’est un peu la différence entre un livre et son adaptation cinématographique. L’un n’est pas meilleur que l’autre; n’est pas comparable … Il y a deux ans, j’étais « résident » dans une librairie: j’y organisais un cycle de « lectures singulières » (lectures érotiques en langue des signes, connaissance des textes des films audio-décrits, rencontre avec des écrivains utilisant le braille, etc.) ). Chaque fois, je devais lire les livres de mes invités: cependant, ils n’étaient souvent pas disponibles en audio. J’ai donc appelé un lecteur. Quand elle a voulu commenter ce qu’elle me lisait, elle a arrêté de lire: c’était une expérience à trois, entre elle, le livre et moi. J’ai parlé à des aveugles qui lisaient numériquement, avec une voix synthétique, ce qui leur permet de lire très rapidement. Je l’ai essayé une fois. Je détestais. De même, je n’aime pas lire des romans enregistrés par des bénévoles. Vous pouvez apprendre à lire un livre. Même lorsque vous êtes acteur, vous n’êtes pas nécessairement un bon lecteur. Donc, un profane … Et puis je n’aime pas être dans le domaine de la charité. « « Nous sommes tous légitimes pour écrire », par Mathieu Simonet

Il y a vraiment deux grandes offres de livres audio: celui que l’on trouve dans le commerce dont le prix unitaire est supérieur à celui du livre papier car les frais d’inscription sont importants et le marché est plus limité (le dernier Goncourt coûte 19 euros en version papier et 21 euros en version audio , avec une date de sortie retardée de sept mois). Ces livres, parfois lus par des stars, correspondent à une minorité des œuvres publiées (un rapport de 2016 indique que seulement 5 à 10% des œuvres sont accessibles). De plus, il existe une deuxième offre qui relève de l ‘ »exception pour handicap »: depuis 2006, les associations ont la possibilité de mettre gratuitement à la disposition des aveugles (ou des personnes qui ne savent pas) n’importe quel livre accessible avec une voix synthétique. ou celle d’un volontaire.

Pour simplifier, on peut dire qu’il existe des « livres stellaires » (catalogue non exhaustif, publication retardée dans le temps, prix relativement cher) et des « livres pour personnes handicapées » (catalogue exhaustif, inscription gratuite et potentiellement de mauvaise qualité). Pour ces deux branches du livre audio, des progrès ont été constatés: le catalogue commercial est de plus en plus important (depuis 2013, l’union nationale de l’édition a favorisé la sortie rapide des romans de la saison littéraire et créé une commission livre audio en 2015) . De plus, les prix ont tendance à baisser: un livre composé de plusieurs CD coûte 40 euros; dématérialisé, il se vend aujourd’hui 50% de moins. En ce qui concerne « l’exception du handicap », des progrès ont également été réalisés tant sur le plan juridique que technique (l’un des objectifs est de rendre les voix synthétiques de plus en plus agréables). Malgré ces progrès, quand on le regarde du point de vue du lecteur aveugle, la situation actuelle reste frustrante (offre limitée, retards dans le temps, livres plus chers ou moins bons).

Comment aider tous les auteurs à vivre avec leur stylo ?, par Mathieu Simonet

Comment améliorer les choses? Anne-Sarah a eu l’idée de se présenter au jury du Prix du Livre Inter:

«Ils insistent toujours sur l’égalité: il doit y avoir autant d’hommes qu’il y a de femmes; ils favorisent également la diversité sociale et géographique des jurés. Si vous êtes un groupe non discriminatoire, vous devez vraiment penser à tout le monde. À mon avis, ils pourraient encourager les éditeurs, dont les livres sont sélectionnés, à rendre leurs œuvres audio accessibles. Je me suis présenté deux fois; cela n’a pas fonctionné. J’espère qu’un jour un aveugle pourra rejoindre ce prestigieux jury. Je suis très intéressé par le problème de « internalisation de l’exclusion« . J’ai réalisé que, même moi qui ai publié un livre, je n’ai pas spontanément pensé à anticiper la version audio … Je crois que tant que cette question restera dans le domaine du handicap, nous manquerons sa dimension littéraire et économique. « 

Son frère Julien, qui a perdu la vue à l’âge de vingt-sept ans, ajoute: il se demande pourquoi il n’y a pas de chronique du livre audio dans des émissions comme Le Masque et la plume. Que ce soit pour les aveugles, pour les enfants, pour les voyageurs ou pour tous les adeptes de podcasts, le livre audio offre un plaisir singulier « Où vous laissez-vous aller ». Selon Julien, un bon livre audio est celui dans lequel on ressent une direction artistique: « L’éditeur doit avoir pensé à la bonne voix pour un livre particulier, tout comme un réalisateur qui pense au bon acteur pour un rôle particulier. » Il se demande si les gens qui prêtent leur voix ne peuvent pas se rencontrer dans les librairies pour promouvoir ces œuvres.

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À mon avis, il serait pertinent aujourd’hui de penser à trois façons:

1. accroître l’attractivité du livre audio (création d’un module dans un programme grand public pour améliorer l’enregistrement sonore des livres et l’implication de prix littéraires importants);

2. encourager les éditeurs à planifier une version commerciale du livre audio en même temps que la publication du livre papier;

3. permettre aux auteurs dont l’éditeur n’a pas l’intention de publier leur livre audio de récupérer facilement ces droits spécifiques pour créer un « 3e marché », celui des livres lus par leurs auteurs (sans l’intervention de l’éditeur initial). Pour ce troisième marché, il pourrait être intéressant de mutualiser les coûts (financement des salles d’enregistrement par les pouvoirs publics?), Développer la formation des auteurs à la lecture à haute voix et promouvoir des plateformes de vente de livres audio lus par les auteurs.

En clair, c’est en ayant une approche nécessairement multidisciplinaire (juridique, économique, sociologique, technique et marketing) qu’il est possible d’améliorer les conditions économiques des auteurs et le plaisir de tous les lecteurs.

Mathieu Simonet, bio express

Né en 1972, Mathieu Simonet il est avocat et écrivain. Ancien président de la Société des Gens de Lettres, il est l’auteur de nombreux romans autobiographiques, publiés sur Le Seuil, dont « les Carnets blancs » (2010), « Barbe rose » (2016) et « Anne-Sarah K. » (2019).